Vertige de l’amour *
Publié par S.T le 30 novembre 2008
Toujours dans ma quête improbable de l’entrepreneur de mes rêves – à peu près aussi difficile à trouver que le prince charmant, ce qui n’est pas peu dire – j’ai fini par mettre la main sur quelques entreprises dont l’agenda comportait le petit trou nécessaire à un rendez-vous.
Je ne me doutais pas qu’en plus d’une rencontre importante, car il s’agit tout de même de ma résidence principale, mon home sweet home, mon refuge, mon abri, ma tanière, mon nid, bref ma maison, j’allais avoir quelques occasions de me divertir. Oui, c’est comme ça, j’ai mauvais esprit. Mais il vaut mieux parfois rire que pleurer, on en aura l’occasion bien assez tôt.
Le premier maçon m’ayant laissé tomber comme une vieille chaussette après m’avoir fait patienter pas moins de 2 ans (je suis très patiente, ou lente à la détente c’est selon) et notre histoire s’étant terminée par un impitoyable et sec “vous n’avez qu’à appeler quelqu’un d’autre !” je me suis donc retrouvée telle l’amoureuse éconduite dont la patience n’a pas été récompensée à sa juste valeur, et qui, flétrie par toutes ces années d’attente dans une relation à sens unique, n’a plus que ses yeux pour pleurer et toujours pas de toit fini pour abriter son cœur meurtri.
Qu’à cela ne tienne, il y a quelque 3 milliards d’hommes sur la planète, ce serait bien le diable si parmi eux ne s’en trouvait pas au moins un qui corresponde à mes attentes. (Contrairement aux idées reçues et selon le très sérieux Institut National d’Etudes Démographiques, les femmes ne sont pas plus nombreuses, il y aurait même eu 101 hommes pour 100 femmes en 2005, Mesdames, il reste de l’espoir !)
Et parmi ces 3 milliards, il doit bien en exister qui savent manier la truelle et le marteau.
Comme le dit le vieil adage : “un de perdu, dix de retrouvés”. Et à moi un seul me suffirait.
J’ai donc repris mon bottin, agrippé mes mouchoirs et mon téléphone, et mon cœur esseulé a dû en attendrir plus d’un puisque j’ai réussi à décrocher pas moins de trois rendez-vous dans la même semaine ! Encore plus efficace que le speed dating, qui s’apparente plus à la foire à bestiaux qu’à des rendez-vous “amoureux”.
Bref, mon cœur palpitait d’impatience en attendant ces trois entrepreneurs qui allaient, c’était sûr, changer ma vie.
J’ignorais encore à quel point. Il y a vraiment beaucoup de similitudes entre le choix d’un entrepreneur et celui de l’homme idéal. On le choisit autant qu’il nous choisit, tout le problème étant le synchronisme.
Dans cette quête comme dans la recherche du prince charmant, il y a des moments rédhibitoires, ces petits détails qui tuent, qui finissent par vous décider à pratiquer assidûment le D.I.Y , ne serait-on jamais si bien servi que par soi-même ?
Le premier de ces messieurs, après avoir gravement considéré l’état général de ma demeure de charme, décréta d’un ton sans appel qu’il vaudrait mieux “tout raser pour tout reconstruire”. Cette sentence m’atteignit comme un pic à glace planté directement dans le cœur. Certes, il y avait beaucoup à faire pour restaurer la maison, mais pour autant, devait-on en arriver à une solution aussi radicale ?
Le prince charmant dit-il à la prisonnière de la tour “écoute chérie, même si tu ravalais toute ta façade, ça n’irait pas, il vaut bien mieux que tu te suicides” ?
Non, n’est-ce pas. Il prend des gants, le perfide, il suggère ici et là un peu de chirurgie esthétique, devant un détail physique particulièrement disgracieux il fait mine de détourner les yeux d’un air pudique alors qu’il a l’air franchement écœuré. Eh bien l’entrepreneur adepte de la maison carrée, bien droite et en tous points conforme à la construction voisine ne fait pas autre chose. Pour la forme, il enverra un devis (au montant dissuasif même pour Rockefeller), exactement comme le prince charmant, ne voulant pas passer pour un goujat laissera un message en se gardant bien de laisser son numéro.
Et la princesse abandonnée continuera à sangloter, seule, le soir au coin du feu qui fume et de la cheminée qui fuit.
Fort heureusement, dans les contes de fées, il y a toujours des rebondissements, et après la pluie venant toujours le soleil, se présentera un nouveau prétendant.
Sous les traits du beau chevalier sans craintes et sans reproches sur son fier destrier (un 4×4 dernier cri avec pare buffle à l’avant, nous vivons des temps dangereux), brandissant vigoureusement ce qui lui fait office d’épée : un magnifique “book”, suffisamment épais pour assommer un troupeau d’éléphants (oui mais il n’y a pas d’éléphants là où j’habite… bon des buffles alors).
Celui-là est d’un tout autre calibre, il a compris depuis longtemps qu’il faut séduire le client (surtout la cliente) en passant la brosse dans le sens du poil, il a appris toutes les techniques du petit commercial en goguette, et il ne recule devant aucune flatterie pour remporter le marché voire le morceau faisant ainsi d’une pierre deux coups si je puis m’exprimer ainsi.
De l’œil avisé du connaisseur, il jauge en un clin d’œil l’état général de la maison (ou de la cliente ? c’est une bonne question). Comme la saison est chaude, il a pris soin auparavant de déboutonner savamment sa chemisette, le charme étant un atout qu’il ne faut jamais négliger. Puis chaussant ses lunettes de soleil de playboy, il entre dans la pénombre de la maison (c’est avant qu’il fallait les mettre tes lunettes, eh banane !) et fait comme chez lui.
La princesse, euh pardon, la cliente, quoi que légèrement agacée par les manières quelque peu cavalières de l’entrepreneur, prend sur elle et tend alors à son interlocuteur liste de travaux et plans détaillés en trois dimensions. Mais c’est là que tout le talent du commercial va entrer en action. D’un geste discret, il écarte les documents pour ouvrir le fameux “book” : pas de mannequins en vue, mais une collection de photos montrant des intérieurs qui ressemblent plus à des châteaux qu’à mon humble masure.
N’écoutant que son courage et surtout pas les protestations véhémentes de la cliente, il exhibe fièrement des pages entières qui ressemblent plus à des illustrations de magazine de décoration qu’à des photos prises in situ sur des chantiers. Et en plus, il a du bagout le diable.
Parvenant à glisser dans la conversation qu’avoir une fourchette de prix pourrait aider à définir précisément les travaux à effectuer, la cliente (enfin ça devient de moins en moins sûr) s’entend énoncer, sans sourciller, un montant pifométrique de 50 000 euros (pas moins) au bout du premier quart d’heure. A ce prix, on peut s’inquiéter de ce que va coûter la prochaine demi-heure, payable en totalité comme toute heure commencée.
Et en effet, en moins de dix minutes, on en est à 80 000….
Encore un petit effort et on va passer au-dessus de la barre des 100 000 euros et tout sera dit !
Mais c’est à ce moment que la cliente redevient la princesse outragée, alors, pour se venger de l’arrogance et de la suffisance et des mauvaises manières du pseudo prince, elle lui dit “viens donc voir mon donjon”. La coquine. Elle sait bien que le donjon en question est un grenier plein de toiles d’araignées chauffé à blanc par le soleil qui tape implacablement sur les ardoises (souvenez-vous, on en plein été).
Et c’est avec une certaine satisfaction qu’elle voit redescendre de l’escalier raide comme une échelle le commercial essoufflé par la grimpette, la chaleur suffocante et le léger embonpoint qui sied à tout commercial qui fait de bonnes affaires, le brushing en bataille agrémenté de quelques bestioles mortes il y a fort longtemps.
La vengeance est un plat qui se mange froid ? Tout droit sorti du four, ce n’est pas mal non plus.
Notes :
* - une très belle chanson d’Alain Bashung signée Boris Bergman