Je t’attendrai à la porte du garage…
Publié par S.T le 7 janvier 2009
… Tu paraîtras dans ta superbe auto… *
Ordinairement, la fonction de base d’un garage est de recevoir un ou plusieurs véhicules, motorisés ou non. Eventuellement, on peut aussi y adjoindre une partie réservée au bricolage desdits véhicules, on appelle ça un atelier. Qui peut aussi servir à d’autres activités manuelles ou simplement à entreposer du matériel aussi divers que varié allant de la poussette du petit dernier à la commode dénichée en brocante entièrement à restaurer (si vous n’êtes pas dégoûté à vie du bricolage) en passant par les poubelles.
Depuis les années 50, une autre activité s’est beaucoup développée dans ces annexes : les répétitions plus ou moins bruyantes de groupes de rock – ou tout autre musique de jeunes, ce qui permet de maintenir une certaine distance entre les créations artistiques sonores des adolescents de la maison et l’habitation, pour la plus grande joie du voisinage.
Voilà à quoi sert normalement un garage.
Bien entendu, le mien était destiné à ces usages à plus ou moins long terme.
A condition de le rebâtir entièrement car outre les tôles ondulées trouées par la rouille, le sol effondré par manque de fondations, les parpaings (pardon, blocs béton) des murs commençaient à s’aérer. En clair, ils prenaient le large en se désolidarisant les uns des autres. L’idée étant de le reconstruire à l’identique, mais en neuf bien sûr. Normalement une tâche fort appréciée des maçons : une chape, quatre murs bien droits, et un toit à une pente. On ne peut faire plus simple. En apparence.
Car à l’instar de beaucoup d’être humains, le maçon aspire à la liberté. Certes, il obéit aux contraintes inhérentes à la construction, mais dès qu’il le peut, il introduit un soupçon de fantaisie, un brin de folie, ce petit supplément d’âme qui fait d’un simple édifice une véritable demeure. Les bâtisseurs de cathédrale, par exemple, aimaient à laisser leur empreinte de simples mortels dans leur grand œuvre tout entier dédié à Dieu. Quelques signes discrets et cabalistiques au coin des pierres, d’ésotériques marques ou, plus artistiquement, pour ceux qui avaient la chance de voir s’achever les immenses dentelles de pierre, des gargouilles ou des statuettes qui portaient leurs traits.
Le maçon du XXI° siècle est bien le digne descendant de ces hommes qui écrivaient l’histoire des siècles en assemblant, génération après génération, les blocs qui abriteraient l’Esprit de Dieu. Mais ce qui était permis à ceux qui mettaient leur talent et leur vie au service d’une œuvre spirituelle lui est désormais interdit. En effet, il paraîtrait pour le moins déplacé de sculpter sur la façade d’une maison particulière une gargouille grimaçante et les ornements à feuilles d’acanthe sont désormais réservés à la restauration de châteaux ou de quelques monuments historiques.
Las ! Le maçon contemporain, lui aussi compagnon de père en fils, n’a donc plus guère de choix s’il veut glisser, ça et là, le petit détail qui parachèvera son travail. Souvent pris par les aléas de la construction moderne et en série, il lui reste pour s’exprimer les fondamentaux, à savoir quatre murs et un toit. Et comme le client d’aujourd’hui n’est plus le maître d’œuvre du Moyen Age et que les bâtiments modernes sont désormais réduits à leur plus simple expression, le maître maçon ne peut guère qu’influer sur la géométrie des murs et créer, à son envie, des angles spéciaux qui s’affranchissent des sempiternels angles droits, inventer des verticales qui défient l’équilibre et dresser des charpentes qui sont un vibrant – et parfois branlant – démenti aux lois de la pesanteur et de l’attraction terrestre. Newton enfin remis à sa place !
La mode est aux maisons innovantes ? Qu’à cela ne tienne, le charpentier et le couvreur à leur tour vont inventer un tout nouveau concept de toiture, une ode à la liberté et à l’écologie : le premier toit qui ne laisse pas la pluie s’écouler mais au contraire la retient en son centre, telle une voile concave formant une poche liquide suspendue au-dessus de l’édifice, un velum aquatique en quelque sorte, ce qu’on nomme de nos jours un récupérateur d’eau naturel.
Certes, il ne s’agissait au début que d’un modeste garage me direz-vous. Vous avez raison, mais faut-il pour autant décourager les velléités artistiques des bâtisseurs modernes ? Dans un monde qui devient si normatif, laisser s’exprimer la fantaisie, la créativité est un devoir, une œuvre de salut public, le témoignage du vivant sur la matière. Un mémorial pour les générations futures.
Quoi, le toit de mon garage fuit ? Oui, et alors ? Il faut toujours laisser les ruisseaux parvenir aux rivières… Pardon ? oui, l’eau rentre par le sol et sous les portes également, car il n’est rien qui arrête l’eau dans son cheminement vers l’océan. Comment ? Ce que vous pouvez être chagrins, ne voyez-vous pas que je suis détentrice de l’unique garage modelé et transformé par l’eau, cette source de vie intarissable sans cesse en mouvement ? Votre esprit n’est pas assez ouvert pour accéder au bonheur suprême de posséder une telle construction, mouvante et changeant de forme de jour en jour. Bref, vous ne comprenez rien à l’art contemporain !
Mais moi, plus je l’admire mon garage, plus je vois les mille et unes fantaisies qui en font une œuvre toute particulière. On se console comme on peut…
Notes :
* – “A la porte du garage”, une très jolie chanson de Charles Trenet de 1955, à chantonner en rrrroulant les rrrrr